19 mai 2010

RETOUR DU DHAULAGIRI

François Marsigny renonce au Dhaulagiri

Je suis quelqu’un de trouillard, et lorsque je gravis une montagne, j’attends qu’un ensemble de paramètres soit réuni afin de limiter les dangers inhérents à l’activité et pour ne pas éprouver de vaines angoisses générées par une prise de risques excessive.

Le Dhaulagiri, 7ème sommet du monde situé dans l’Ouest du Népal, est une pyramide magnifique qui domine de ses 8167 m. les vallées et les montagnes environnantes.

Cette année, nous avions décidé avec Martine d’en tenter l’ascension par l’itinéraire de la première réalisée en 1960 par les Suisses.

Bien acclimatés à l’altitude de 5300 m., nous décidons en arrivant au camp de base à 4646 m. de monter au camp 1, situé à 5800, dès le surlendemain. Nous pensons alors y passer une nuit avant de poursuivre plus haut pour dormir au camp 2 à 6600 m. Pensant que si la météo est bonne nous resterons plusieurs nuits afin de peaufiner notre acclimatation, pour tenter le sommet dès que possible.

Malgré des prévisions météorologiques moyennes pour notre programme nous décidons de monter quand même, pour stationner le moins de temps possible au camp de base. Son emplacement situé sur une étroite moraine glaciaire étant peu attrayant, nous préférons éviter d’y séjourner trop longtemps.

Après un départ matinal à 5 heures, nous rejoignons rapidement les premières cordes fixes qui permettent d’atteindre le pied d’une paroi rocheuse, l’Eiger en référence à la célèbre face Nord, sous laquelle on traverse. L’itinéraire peu difficile est néanmoins exposé aux chutes de pierres et de glace qui se détachent de cette paroi lorsque le soleil tape dessus. Pour se parer de ce danger il est nécessaire de partir tôt pour atteindre le plateau glaciaire situé au-delà vers 5000 m.

Parce que nous avons pris le temps de nous acclimater correctement nous rejoignons ce plateau rapidement, pour découvrir un gigantesque amphithéâtre dominé de tous côtés par d’énormes séracs. Ces tours de glace instables peuvent s’écrouler à tous moments du fait de l’avancée des glaciers. Dans les Alpes, je n’aime pas trop traverser sous une zone de séracs et je me refuse de fréquenter des itinéraires exposés, à l’instar du Mont Blanc par les Grands Mulets. Bien qu’avançant vers le fond la combe je reste tendu par ce danger extrême duquel je ne peux m’abstraire. Et tandis que nous progressons sur d’anciennes traces d’avalanche qui recouvrent les trois quarts du plateau glaciaire, nous assistons à l’effondrement d’un sérac associé à un aérosol généré par la neige et qui a tôt fait d’engloutir les alpinistes qui nous précèdent. Parmi eux se trouve notre ami Gyelze Sherpa. Alors que nous accélérons le pas dans la mesure du possible, nous ne voyons aucune silhouette ressortir de la zone où s’est produite l’avalanche. Est-ce l’âge ou l’expérience mais déjà j’envisage le pire, et m’attends à voir un horrible spectacle de corps abîmés. Je passe ainsi 5 bonnes minutes de ce que trivialement on appellerait un grand moment de solitude. Enfin nous arrivons sur la zone et découvrons 5 Sherpa hilares en train de boire un coup, tandis que plus loin le sac de Gyelze gît dans la neige. Les Helvètes ne semblent pas perturbés outre mesure et reprennent leur marche inexorable tel un car postal suisse. Pour ma part, je reste marqué par cet incident qui aurait pu être dramatique et pour un peu je redescendrais tout de suite si Martine ne me disait d’aller au moins au C1. En continuant sous la menace des séracs, nous atteignons finalement le camp.

C’est au cours de la soirée que nous prenons la décision de stopper l’expédition après avoir appelé notre routeur météo qui nous annonce un temps assez instable pour les prochains jours.

Parce que nous ne sommes pas assez acclimatés, ces prévisions ne nous permettront pas de rester aussi longtemps que nous le voulons en altitude. Nous serions donc obligés de faire plusieurs passages dans le chaos cauchemardesque des séracs. Guide depuis plus de 20 ans et professeur à l’ENSA depuis plus de 10 ans, mon métier consiste avant toute chose à limiter autant que faire se peut la prise de risque en montagne. C’est ce que je fais avec mes clients et ce que j’enseigne à mes stagiaires. Je me sens donc incapable d’endosser ici la responsabilité de demander à quelqu’un d’exposer inutilement sa vie. En poursuivant cette expédition, j’exposerais la vie de Martine, de Gyelze et la mienne à trop grands périls. Si je conçois de parfois prendre des risques à titre personnel, je ne peux accepter moralement d’en faire prendre aux autres. Le choix est d’autant plus facile que nous sommes dans le même état d’esprit avec Martine.

Demain nous redescendrons et organiserons notre retour dès que possible. Mais il faudra repasser sous ces amoncellements de glace instable. Je passe une nuit angoissée à visualiser d’énormes effondrements desquels je ne sors pas indemne. Et c’est donc le ventre noué que je commence la descente vers le camp de base.

J’ai depuis réfléchi longuement à la décision que nous avons prise et je ne la regrette pour rien au monde. Et mon souhait le plus cher aujourd’hui serait que les Sherpa puissent dire non face à un danger excessif, aux expéditions qui les emploient. Mais là, il s’agit peut-être d’une utopie qui demandera des années pour se concrétiser !